Hélène Paris - Et la nuit éclairait la nuit #2
 

Et la nuit éclairait la nuit #2

Hélène Paris
Et la nuit éclairait la nuit #2, 2017
Encre et acrylique projetés sur papier
24 x 32 cm
Édition de 7 ex. uniques
Édition LEMOW
350 €

Il est des regards qui génèrent de l’obscurité autour d’eux plutôt que du visible. Et la nuit éclairait la nuit, nous parle du paradoxe qu’une seconde nuit enveloppe la première. Nous nous avançons avec une obscurité massive à l’horizon, et voilons cette nuit dans la nuit de l’ignorance, qui crée sa propre lumière, à travers les reflets, de l’illusion, du fantasme, des fantômes.
Il y a des événements, des processus, historiques, voire géologiques, de grande ampleur, qui dépassent la perception et la temporalité humaine spontanée. En tant qu’ils la dépassent, ils ne peuvent s’y inscrire que sous la forme d’une rupture et d’une mise en crise de l’espace de la perception, au sein duquel fait intrusion un élément étranger. C’est là le concept même de l’esthétique du sublime, selon Kant, ces phénomènes qui viennent rompre les digues entre les facultés et les catégories établies, où l’imagination tente de se substituer à une défaillance de l’entendement et de la raison.

L’aveuglement nous tient à la peau comme un réflexe de survie éminemment naturel, « toute action exige l’oubli, comme la vie des êtres organiques exige non seulement la lumière mais aussi l’obscurité » (Nietzsche). En la nuit intérieure de l'ignorance, le regard flotte, se contemple à l'état mutilé, confronte un abîme sans fond au sein duquel des reflets instables apparaissent et disparaissent tour à tour, et ne trouvent jamais terre où reposer.
Car son sol est une terre brûlée où rien ne vient plus pousser ; produit d’une histoire révolue, qui ne peut plus être amendée ni renversée. À défaut d’élucidation reste l’esquive : face à un horizon massif, sombre, inflexible, le regard défaille, l’esprit se refusant à croire cesse de voir. Il s'installe dans une perpétuelle zone d'ombres. Confrontées à un enchaînement de processus anonymes, aux origines indiscernables, à l’ampleur littéralement inhumaine, les formes même de la pensée ploient jusqu’à rompre, incapables de s’approprier une réalité qui les dépasse, dont l’irruption plonge le spectateur dans une sidération qui signe l'abolition de toute parole. La disproportion proprement monstrueuse entre ce qui fait face et les moyens de l’accueillir, paralyse le regard jusqu’à la pure obscurité. 
Une telle expérience fut un temps source de jouissance sous le nom de sublime ; mais l'enchantement s'en est retiré comme une marée redescendue, et de l'extase ne reste que l'effroi. Car cette nuit où l'on se perd sert à cacher une autre nuit, autrement plus grande, qui étend son emprise par l’oubli même où elle est plongée. « Chacun connaît autant qu'il veut, voit autant qu'il vit » (C. Michelstaedter). 

Louis Morelle

 

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